Avec le qualificatif de «Jasmin» désormais associé à la révolte en Tunisie, certaines personnes pourraient être tentées de penser que les événements actuels sont une nouvelle « révolution de couleur», à l’instar de celles qui ont recueilli tant d'attention au début des années 2000. Les images de manifestants en colère rassemblés dans les rues et celles de la fuite précipitée du Président peuvent évoquer des souvenirs de situations en apparence similaires en Europe de l'Est ou dans l'ancien bloc de l’Union soviétique il y a peu.

Il est important de garder à l’esprit, toutefois, que les événements qui se déroulent en Tunisie sont assez différents de ceux qui ont donné lieu à un changement de régime en Serbie en 2000, en Géorgie en 2003, en Ukraine en 2004 et au Kirghizistan en 2005. En effet, ces « révolutions de couleur » impliquaient des batailles politiques rangées qui sont le produit d’élections contestées où, les rivaux se sentant trahis et exclus, se sont durement vengés et ont renversé les dirigeants au pouvoir. Bien que les dirigeants déchus pratiquaient certaines formes d'autoritarisme, les systèmes politiques qu'ils dirigeaient étaient qualifiés, au mieux, de régime autoritaire modéré, avec suffisamment d’espace pour la compétition politique, l’action des organisations de la société civile, et au moins quelques médias indépendants. En Tunisie, en revanche, il n’y avait pas d'élections en jeu et le manque d'espace politique était quasi-absolu.
 
Une différence importante entre les bouleversements que la Tunisie a connus et le modèle de la révolution de couleur réside dans les forces d’opposition, beaucoup moins organisées et puissantes en Tunisie qu’ailleurs. En effet, lors des révolutions de couleur précédentes, les forces d'opposition se présentaient comme des partis politiques pleins d’assurance, voire des groupes d'activistes de la société civile, dotés d’une expérience considérable en matière de compétition et de mobilisation politiques. En Tunisie, bien que les manifestants fassent preuve d'un courage remarquable et d’une détermination infaillible, la structure organisationnelle, le leadership et l'expérience leur font cependant défaut.
 
Les dirigeants autoritaires du monde entier qui ont été si agités et préoccupés par les révolutions de couleur peuvent se réjouir de cette importante différence et se sentir soulagés que leur cauchemar de révolution de couleur n'ait pas encore “métastasé”. Mais s'ils regardent de plus près, leur soulagement risque de se transformer rapidement en une frayeur plus intense pour plusieurs raisons. 
 
Tout d'abord, exagérant considérablement le rôle modeste que le soutien des États-Unis a joué en faveur de l'opposition politique et des groupes d'activistes dans les révolutions de couleur, les dirigeants autoritaires à Moscou, Pékin, Téhéran, Caracas et ailleurs se sont eux-mêmes convaincus que ces effondrements de régimes ont été l'œuvre d'une « main invisible » extérieure. Les dirigeants autoritaires ont considéré que par la fermeture de l'espace à toute assistance démocratique extérieure, ils pourraient anéantir toute éventualité de renversement. Mais en Tunisie, il est parfaitement clair qu'aucune main invisible n’était à l'œuvre. Aucune accusation n’a émané de Tunis accusant les États-Unis ou quelque autre puissance étrangère d’être derrière les événements. En fait, l'ancien Président Ben Ali a été un précieux allié. Non seulement les manifestants agissaient exclusivement de leur propre initiative, mais ils se soulevaient contre un régime dont les puissants amis auraient sans doute été heureux de le voir survivre aux troubles.
 
Ensuite, vu que les révolutions de couleur ont en grande partie eu lieu dans des pays touchés par le ralentissement ou le déclin économique à long terme, les dictateurs préoccupés par d’éventuels troubles ont estimé que le succès économique pourrait aider à les mettre à l’abri du mécontentement des citoyens. Pourtant, la Tunisie a bénéficié  pendant de nombreuses années d’une situation économique prospère, le pays incarnait l'enfant modèle des politiques économiques saines dans le monde arabe pour la Banque mondiale et d'autres organisations d'aide internationale. C'est la combinaison d'une période de solide progrès économique associé à un déclin abrupt qui a créé la poudrière politique. Paradoxalement, le succès économique pose autant de dangers pour les autocrates que le déclin économique - un simple faux pas hors des sentiers de la prospérité peut conduire à leur chute. 
 
Enfin, les dirigeants autoritaires peuvent avoir tiré des révolutions de couleur la leçon selon laquelle ne pas tenir d’élections du tout - ou bien les manipuler entièrement et limiter leur portée - contribuerait à éliminer un argument majeur pour de nombreuses protestations et manifestations. Cependant, en Tunisie, les élections n'étaient pas un facteur déclenchant. Si elles  pouvaient l’être en quelque sorte d’ailleurs, c’était dans la mesure où l'asphyxie complète due à des élections périodiques dans le pays avait obstrué une voie vitale permettant aux citoyens de s’exprimer, ce qui avait contribué à créer les conditions du soulèvement. Le régime de Tunis était particulièrement vulnérable en raison de l’importance des liens personnels et du cercle limité de bénéficiaires du régime en place. Les régimes autoritaires hautement institutionnalisés, comme celui de la Chine sont moins susceptibles d'être renversés par la rue. La Tunisie met en évidence, cependant, à quel point les régimes autoritaires doivent constamment marcher sur la corde raide, ne permettant ni trop, ni trop peu d’opportunités politiques.
 
En bref, les dirigeants autoritaires, autrefois terrifiés par les dangers d'une révolution de couleur, peuvent être heureux d'apprendre que la Révolution du Jasmin en Tunisie n'en était pas une de plus dans la série de révolutions. Mais une réflexion plus approfondie révèle que cela ne constitue pour eux qu’une piètre consolation.