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Pourquoi Poutine veut reprendre l'Ukraine

Poutine s'est dit qu'il pouvait abattre son jeu maintenant sans grand risque. Et comme la réaction occidentale a été très molle, il va aller un cran plus loin.

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Par Lilia Shevtsova
Publié le 16 déc. 2013

Source: Le Nouvel Observateur

Après la grande manifestation de dimanche qui a rassemblé plus de 200.000 pro-européens à Kiev et avant la rencontre entre le président ukrainien, Viktor Ianoukovitch, et Vladimir Poutine, la politologue russe Lilia Chevtsova décrypte la stratégie du Kremlin. Interview.

Pourquoi Vladimir Poutine tient-il à ce point à replacer l'Ukraine dans l'orbite russe ?

Il y a de multiples raisons, mais la plus importante est méconnue : reprendre l'Ukraine, c'est, pense-t-il, assurer sa survie politique et celle de son clan.

Quel rapport ?

Aussi curieux que cela paraisse, ce sont bien d'abord des motifs de politique intérieure qui guident son action vis-à-vis de l'Ukraine. Ces derniers temps, Poutine a compris que la stratégie qu'il a menée pendant des années pour se maintenir au pouvoir - la répression, la propagande - risquait de ne pas être suffisante. En 2011 et 2012, lors des grandes manifestations contre les fraudes électorales, il a constaté que la population, qui jusque-là lui était attachée, commençait à le rejeter, à le mépriser. Pour lui, ce fut le signal évident d'un grand danger. Alors comme tous les tsars avant lui, il a cherché son salut intérieur à... l'extérieur.

De quelle façon ?

Depuis deux ans, il a repris l'antienne nationaliste : menacée par des puissances étrangères, la Grande Russie doit se défendre. Comment ? En devenant plus grande encore. D'où son idée d'une alliance eurasiatique, sorte de revival de l'Union Soviétique dont il est, comme beaucoup de Russes, un grand nostalgique. Mais pour l'instant, seuls le Kazakhstan et la Biélorussie ont accepté d'en faire partie. Ce n'est pas suffisant pour la rendre crédible. A cette alliance, il manque un joyau : l'Ukraine. Voilà pourquoi celle-ci ne doit en aucun cas se rapprocher de l'Union européenne. L'en empêcher est désormais au cœur de la stratégie de Poutine.

D'autant que, dans son entourage, certains ont intérêt à un retour de l'Ukraine dans le giron russe.

Evidemment. Le complexe militaro-industriel russe a de gros intérêts en Ukraine d'où proviennent un grand nombre de pièces détachées, des moteurs notamment. Ce n'est pas un hasard si le vice Premier ministre chargé des industries de l'armement, Dmitri Rogozin, a effectué plusieurs missions à Kiev récemment. Les oligarques du clan Poutine ou liés à lui voudraient, eux, mettre la main sur quelques joyaux de l'économie ukrainienne, dont les mines. Enfin, il y a, comme toujours, ces terres agricoles si riches que la Russie aimerait bien exploiter à son profit. N'oublions pas non plus les raisons géostratégiques. Si l'Ukraine se détache de l'orbite russe, cela signifie, pour le Kremlin, une modification de son périmètre de sécurité.

Jusqu'où Poutine est-il prêt à votre avis pour reprendre l'Ukraine ?

C'est la grande question. Remarquez qu'il a avancé son pion ukrainien à un moment géopolitique bien précis : quand Obama et les leaders occidentaux se sont montrés faibles et hésitants sur la scène internationale, en Syrie ou en Iran. Le chef du Kremlin s'est dit qu'il pouvait abattre son jeu maintenant sans grand risque. Et comme la réaction occidentale a été très molle, notamment du côté de l'Union européenne, il va, je pense, aller un cran plus loin. Il va dire à Ianoukovitch qu'il est prêt à aider l'Ukraine à sortir de son marasme économique (qui pourrait se transformer en crise humanitaire dans quelques mois) à une condition : que le président ukrainien mette un terme aux manifestations à Kiev, à ce "désordre" qui pourrait faire tache d'huile à Moscou. Autrement dit, on peut s'attendre dans quelques jours ou semaines à une vague de répression en Ukraine.

Cet article a été initialement publié sur le site du journal Le Nouvel Observateur.

Lilia Shevtsova
Former Senior Associate, Russian Domestic Politics and Political Institutions Program, Moscow Center
Lilia Shevtsova

Carnegie ne prend pas de positions institutionnelles sur les questions de politique publique ; les points de vue exprimés ici sont ceux de l'auteur(s) et ne reflètent pas nécessairement les points de vue de Carnegie, de son personnel ou de ses administrateurs.

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