La révolution tunisienne: un tournant dans la vie politique égyptienne et régionale
Les derniers événements survenus en Tunisie et en Égypte ont prouvé que les protestations nées de revendications socio-économiques et politiques ont de meilleures chances d’engager un changement réel que les mouvements de révolte motivés par des idéologies religieuses et politiques.
La révolution tunisienne: un tournant dans la vie L'onde de choc de la révolte tunisienne a atteint l’ensemble des pays arabes. Les effets les plus immédiats se sont manifestés en Égypte, mais d’autres sociétés de la région sont également en ébullition.
L’autonomisation du citoyen en a sans doute été la conséquence la plus évidente. Les individus qui se sentaient démunis face à la toute-puissance de l’État réalisent aujourd’hui que le pouvoir politique ultime réside bel et bien entre leurs mains, et qu’une mobilisation collective et spontanée peut, en quelques semaines, renverser un régime répressif bénéficiant d’un large soutien régional et international.
La révolution du jasmin et les protestations en Égypte sont nées d’un éventail de revendications socio-économiques et politiques. Ces soulèvements populaires ne sont pas orchestrés par un quelconque parti ou mouvement politique ; ils ne revêtent pas non plus une connotation idéologique particulière. La mobilisation des peuples tunisien et égyptien vise plus à revendiquer les droits sociaux, économiques et politiques fondamentaux qu’à privilégier un courant politico-idéologique par rapport à un autre. Cette tendance se retrouve désormais ailleurs également. Dans le passé, les soulèvements populaires étaient guidés par des nationalistes, des mouvements de gauche ou des partis islamistes sur fond de revendications idéologiques. Les révoltes tunisienne et égyptienne reposent, quant à elles, sur les droits fondamentaux de l'Homme.
Les révoltes actuelles ont contredit l’idée selon laquelle les mouvements islamistes détiendraient seuls le pouvoir idéologique et organisationnel nécessaire pour défier les régimes autoritaires. Un soulèvement populaire spontané, non guidé par des principes idéologiques, a réussi à accomplir en quelques jours ce que les mouvements islamistes n’ont pu réaliser des décennies durant. Les islamistes pensaient que leur doctrine axée sur « l’appel de Dieu » suffirait pour renverser le pouvoir de l’État ; les manifestants tunisiens et égyptiens ont prouvé que « l’appel au citoyen » est plus immédiat et bien plus efficace. Les islamistes considéraient que leurs réseaux de mosquées et de centres religieux leur assureraient le soutien populaire nécessaire pour entreprendre leurs actions politiques ; les soulèvements actuels prouvent que l’appel à la citoyenneté est susceptible de rassembler plus de partisans et susciter davantage de ferveur. Il était jadis valorisant de mourir pour la Cause d'Allah ; les Tunisiens et les Égyptiens montrent aujourd’hui qu’il est tout aussi noble de mourir pour défendre les droits du citoyen.
Face à cela, les partis politiques doivent entreprendre un vaste travail de réflexion. Les islamistes devraient comprendre que les appels aux droits de l’Homme, à la citoyenneté et à la justice sociale sont plus efficaces que les appels à la religion et à la Charia. Les différents mouvements politiques, qu’ils soient laïques, nationalistes, de gauche, libéraux ou autres, devraient reconnaitre que même s’ils perdent de leur popularité, la citoyenneté, elle, se renforce. Le terrain est désormais très fertile pour une politique pluraliste axée sur le citoyen, bien que ce terrain ait été délaissé pendant de longues décennies.
Ce message devrait avoir un écho tout particulier auprès des syndicats de travailleurs qui étaient autrefois les fers de lance de la lutte sociale. Les événements qu’a connus la Tunisie, et plus récemment l’Égypte, montrent clairement que les questions relatives à l’emploi et à la justice sociale ont une plus grande résonnance et sont bien plus efficaces pour répondre aux revendications du citoyen que les idéologies adoptées par les différentes tendances politiques.
La révolte tunisienne a aussi changé le raisonnement des différents éléments constitutifs des systèmes en place. Dans le passé, les renversements de régime ont montré que le navire coule toujours avec son capitaine. Le renversement de Saddam Hussein a entrainé avec lui l’effondrement de toute la structure étatique en Irak, la chute du Shah a emporté sur son passage tous les officiers et les membres de la classe dirigeante iranienne, et il en a été de même lors des coups d’État survenus en Égypte, en Syrie, en Libye et dans d’autres pays arabes au cours du siècle dernier.
Cependant, le contraire s’est produit lors de la révolte tunisienne. L’armée a compris que pour assurer sa survie, elle se devait de désapprouver le président plutôt que de le soutenir. La plupart des establishments militaires, y compris en Turquie, ont bel et bien compris au cours des dernières décennies qu’une implication excessive dans les affaires politiques affaiblissait les institutions militaires au lieu de les renforcer. Il est à espérer que les autorités militaires dans les pays arabes, notamment en Égypte, retiennent également la leçon.
L’élite du milieu des affaires devrait elle aussi tirer de multiples leçons des événements survenus en Tunisie et en Égypte. Il faudra désormais reconnaître que la justice sociale joue un rôle primordial et que la majorité de la population n’est pas prête à accepter les inégalités économiques grandissantes, une protection sociale défaillante et le peu d’avantages économiques résultant d’une croissance modeste du produit intérieur brut (PIB). Autre leçon à retenir : l’État ne peut protéger les riches face aux revendications des pauvres et des classes moyennes. Au lieu de faire pression sur l’État pour créer davantage de monopoles et générer des profits toujours plus inégaux, l’élite du milieu des affaires devrait faire comprendre aux responsables politiques que la croissance doit atteindre une proportion plus grande de la population et qu’il est nécessaire d’élargir le champ du développement socio-économique pour que celui-ci ait des effets durables.
Le cercle des dirigeants arabes est certainement furieux de la décision prise par Ben Ali de quitter le pouvoir. Ils sont également extrêmement inquiets de ce nouveau vent de changement qui souffle sur les pays arabes. Il est donc peu probable qu’ils encouragent l’avènement d’un changement positif dans la région. Les dirigeants arabes ont d’ailleurs vite fait d’abandonner les mesures d’austérité économique et ont rapidement concédé aux citoyens des bénéfices économiques et sociaux dans l’espoir d’éviter un changement politique réel. Mais comme l’ont démontré les événements en Égypte, ces décisions sont, aux yeux des citoyens, des mesures insuffisantes, prises bien trop tard.
Les membres de la société civile, les médias, les académiciens, les partis politiques et les intellectuels au sein des gouvernements et du milieu des affaires devraient tirer profit de ce nouveau chemin tracé par les Tunisiens pour que la révolution du jasmin se traduise par un retour de l’ensemble des pays arabes sur la voie de la démocratisation et des droits des citoyens, et pour que cette révolte ne constitue pas seulement un élan de courte durée voué à l’échec.
Enfin, la communauté internationale, et plus particulièrement l’Occident, devrait admettre que le soutien accordé aux régimes répressifs et corrompus n'est pas seulement moralement condamnable mais relève également d’un manque de vision à long terme. Ces régimes ont perdu le soutien de leur peuple depuis bien longtemps et courent plus que jamais le risque d’un effondrement total. Il est de ce fait primordial que la communauté internationale aide la Tunisie à mener à bien sa transition démocratique. A défaut d’une telle initiative, cette communauté devrait se tenir à l'écart pour laisser les peuples arabes décider de leur avenir politique, plutôt que de maintenir des régimes souffrants artificiellement en vie.
Carnegie ne prend pas de positions institutionnelles sur les questions de politique publique ; les points de vue exprimés ici sont ceux de l'auteur(s) et ne reflètent pas nécessairement les points de vue de Carnegie, de son personnel ou de ses administrateurs.
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