Democracy Digest et le Projet pour la démocratie au Moyen-Orient ont lancé une initiative conjointe pour recueillir l’avis d’experts mondialement connus sur des questions clés soulevées par nombre d’activistes et analystes. Le premier article publié sur ce symposium en ligne est une contribution du politologue égyptien Amr Hamzawy, actuellement directeur de recherche au Centre Carnegie pour le Moyen-Orient basé à Beyrouth.

La révolution du jasmin risque-t-elle de devenir une nouvelle révolution des tulipes, à savoir un pseudo-changement au niveau de la classe dirigeante sans réelle transition démocratique ?

Contrairement à ce qui a pu se produire au Maroc, en Algérie, en Égypte et en Jordanie, la dictature brutale de Ben Ali a été mal vécue non seulement par les segments politiquement actifs de la population, mais également par tous les citoyens ordinaires qui n’avaient aucun lien avec l’élite dirigeante. Les autres régimes autocratiques de la région ont créé un espace de concurrence politique et de liberté d’expression et ont très bien su maîtriser les choses pour empêcher que cette ouverture n’évolue en un militantisme politique permanent. Pour sa part, Ben Ali n’a plus toléré l’existence d’un tel espace à partir des années 1980.

La répression sévère qui a frappé la pensée politique en Tunisie a été à l’origine du mécontentement ayant donné naissance à la révolution du jasmin. Mais cette répression a également empêché la création d’une opposition politique susceptible de mener la révolution et d’arracher le pouvoir au régime actuel. Il sera donc probablement difficile de trouver de nouvelles figures capables de poursuivre le processus de démocratisation.

Cela met en exergue un problème encore plus fondamental qui est celui de l’inexpérience des peuples arabes face à des situations de soulèvement populaire. La Révolution du Jasmin est en effet le premier soulèvement du genre à avoir vu le jour dans le monde arabe moderne. Aucun autre pays arabe n’avait auparavant connu un changement de régime ou un quelconque processus de démocratisation. Cette première expérience tunisienne signifie que les réformateurs vont inévitablement faire face à des difficultés et des obstacles inattendus sur le chemin de la démocratie.

Il n’en demeure pas moins que la Révolution du Jasmin bénéficie de l'appui résolu d’une grande partie de la population. Grâce à une croissance économique relativement forte et un système éducatif relativement efficace, la classe moyenne en Tunisie jouit d’un niveau d’éducation plus élevé et a des attentes économiques, sociales et politiques plus importantes que celles des classes moyennes des autres pays arabes. Mais contrairement à ce qui s’est produit dans ces pays, la corruption du régime Ben Ali a été mal vécue par la majorité du peuple tunisien, et les catégories pauvres et marginalisées de la population ont souffert autant que la classe moyenne de la corruption orchestrée par le régime en place.

La misère des populations marginalisées et le chômage ont été l’élément déclencheur de la révolte tunisienne, et c’est dans un second temps que la classe moyenne s’est jointe au mouvement pour faire part de son mécontentement et de ses attentes. Cela explique pourquoi les revendications d’abord axées sur la création d’emplois et la réduction de la pauvreté ont évolué pour inclure les questions de justice sociale et de liberté politique. Ces deux catégories de la population participent toujours aux manifestations et gardent un œil attentif sur les étapes de la transition gouvernementale. Elles revendiquent désormais un processus de démocratisation, non un simple renouvellement des élites au pouvoir.

Il est par ailleurs important de préciser que les syndicats et les associations professionnelles en Tunisie ont joué un rôle clé dans la poursuite des révoltes ; ils ont également fortement aidé à étendre les manifestations pour faire en sorte qu’elles ne se concentrent pas dans les régions reculées où elles ont commencé. Même si les syndicats tunisiens étaient vraisemblablement sous contrôle du régime de Ben Ali, beaucoup d’entre eux ont participé aux révoltes malgré l’emprise du régime répressif. Nous pouvons ainsi déduire que l’héritage laissé par les syndicats et les associations professionnelles relativement libéraux et indépendants qui étaient en place à l’époque de la libération nationale et sous le régime du président Bourguiba n’a jamais vraiment disparu.

Peut-on s’attendre à un raz de marée démocratique semblable à celui de 1989 ?

La Tunisie de Ben Ali ressemble fortement à plusieurs pays arabes qui pourraient connaître une transition démocratique grâce à une révolution. La progression alarmante de la pauvreté, du chômage, de la corruption du gouvernement et de la répression exercée par les responsables gouvernementaux contre l’opposition politique sont des points communs que la Tunisie partage avec l’Algérie, l’Égypte, la Syrie et d’autres pays arabes. C’est cependant par l’ampleur de ces problèmes que la Tunisie se distingue de tous les pays mentionnés. Le mécontentement face aux conditions économiques, la corruption du gouvernement et la répression exercée par celui-ci ont en effet été d’une telle ampleur que la Tunisie s’est démarquée de tous les autres pays arabes en donnant naissance à la Révolution du Jasmin.

Le développement économique qu’a connu la Tunisie au cours de la dernière décennie a permis une montée en puissance de la classe moyenne émergente. Il faut d’ailleurs rappeler que cette classe jouit d’un niveau d’éducation plus élevé et a des attentes économiques, sociales et politiques plus importantes que celles des classes moyennes des autres pays arabes. Mais en dépit de l’essor de cette classe moyenne et l'évolution de ses attentes, le gouvernement Ben Ali n’a pas hésité à imposer de plus grandes restrictions. Ceci a eu pour résultat d’alimenter le mécontentement ressenti par la classe moyenne dont les attentes grandissantes se sont heurtées aux contraintes imposées par le régime tunisien.

La corruption est un outil de mainmise sociale qu’utilisent les gouvernements de nombreux pays arabes pour répartir les avantages et les richesses de manière à préserver la stabilité du régime. La corruption du gouvernement Ben Ali reste toutefois inégalée tant au niveau de l’ampleur du phénomène qu’au niveau du nombre restreint de personnes qui en profitent. Les gains de corruption qui parvenaient à la société étaient si limités que très peu de gens se préoccupaient de la stabilité du régime.

La répression était d’une telle ampleur qu’il était impossible aux citoyens d’exprimer leur mécontentement face aux pratiques d’oppression et de corruption exercées par le gouvernement. Dans d’autres pays arabes, ce mécontentement aurait pu être canalisé vers une société civile impuissante ne représentant aucun danger réel pour le régime. Mais en Tunisie, les contraintes imposées par le régime autocratique afin de faire taire toute expression politique ont empêché l’apparition de formes d’opposition « inoffensives » semblables à celles existantes dans les autres pays de la région.

Enfin, l’armée tunisienne ne s’est guère impliquée dans les affaires politiques internes depuis l’indépendance du pays et ne dispose donc pas de l’expérience nécessaire pour défendre le régime autocratique dans un contexte de soulèvement populaire ou pour maintenir l’ordre en temps de crise. Mais les forces armées en Algérie, en Égypte et en Syrie ont eu la possibilité d’acquérir ce genre d’expérience au cours des trois dernières décennies, et ceci n’est pas prêt de s’achever de sitôt. Il est donc très probable que les forces armées faisant partie des autres régimes autocratiques de la région décident d’intervenir fermement pour soutenir l’élite dirigeante lors de troubles sociaux ou de soulèvements populaires.

La révolution tunisienne risque-t-elle d’inciter les régimes de la région à davantage de répression ?

Si l’on adopte le raisonnement habituel d’un dictateur, Ben Ali a certainement commis une erreur en n’optant pas pour une répression immédiate des manifestations. Si l’armée était intervenue assez tôt, et avec suffisamment de force, la révolution n’aurait jamais pris forme. Les armées égyptienne et algérienne ont choisi dans le passé d’intervenir directement et n’hésiteraient pas à le refaire. Elles pourraient d’ailleurs considérer que le renversement de Ben Ali prouve l’importance du rôle qu’elles ont à jouer pour dompter la société civile et pourraient ainsi se préparer pour agir plus rapidement et avec davantage de force.

Cependant, tout semble indiquer que la plupart des régimes ont choisi le chemin inverse en tentant d’apaiser les tensions socio-économiques pour que l’opposition ne puisse instrumentaliser ces tensions à des fins politiques. En effet, après avoir tenté d’empêcher les manifestations, le gouvernement algérien a finalement changé son fusil d'épaule en s’engageant à accorder davantage de subventions publiques et à mettre en œuvre des mesures pour la réduction de la pauvreté. Il en a été de même pour le gouvernement égyptien qui s’est engagé à réduire la pauvreté et le chômage. Le gouvernement du Koweït a également pris l’engagement d’investir 4 milliards de dollars pour combattre la pauvreté. Reste à savoir à quel point ces régimes seraient prêts à accommoder le mécontentement exprimé par les citoyens. Si des revendications pour combattre la corruption venaient se joindre aux demandes de création d'emplois et de subvention du pain, les gouvernements se targueraient-ils de lancer des programmes anti-corruption ? Et si l’opposition politique et la société civile réclament leur voix au chapitre, quelle marge de manœuvre politique le gouvernement sera-t-il prêt à accorder pour apaiser les tensions politiques ?

Quelles mesures devraient être prises - par l’administration Obama, les démocraties occidentales et les groupes  de promotion de la démocratie - pour permettre aux forces démocratiques et à la société civile en Tunisie d’engager une réelle transition ?

Les gouvernements occidentaux ont une fois encore commis l’erreur d’attendre trop longtemps pour critiquer les politiques répressives d’un régime autocratique. Les gouvernements aux États-Unis et en Europe se sont contentés de garder le silence face aux mesures répressives prises par Ben Ali pour contenir les protestations. Il s’en suit que toute nouvelle prise de position en faveur du processus de démocratisation et des droits de l’Homme ne sera certainement pas prise au sérieux par nombre de figures tunisiennes.

Néanmoins, les gouvernements occidentaux ont toujours un rôle à jouer. Les liens forts entre la France et le régime Ben Ali, aussi surprenants qu’ils puissent actuellement paraître, doivent être utilisés de manière positive pour influencer les orientations du gouvernement transitoire dans les jours et les semaines à venir. Les barons de l’ancien régime, toujours actifs sur la scène politique, devraient se conformer aux attentes de la communauté internationale, qui souhaite que l’on adopte un processus démocratique pleinement transparent dans le cadre du remaniement gouvernemental. Il faudrait également revoir les cadres constitutionnels et légaux de l’État pour permettre aux différents acteurs de participer sans entraves à la vie politique. Les organisations de la société civile et les médias en Tunisie devraient aussi jouir d’une autonomie totale durant la période transitoire et après la création du nouveau gouvernement.

Par ailleurs, les gouvernements occidentaux devraient faire pression sur les responsables tunisiens pour prendre les mesures nécessaires afin d’accélérer cette ouverture politique. L’Occident devrait également exiger que la transition gouvernementale et les élections se déroulent en fonction d’un calendrier concret et en temps opportun, et ne devrait pas permettre que la période  transitoire dure indéfiniment. Il faudrait de même imposer des conditions sur l’aide au développement promise par les pays occidentaux à la Tunisie pour faire en sorte que ce calendrier soit respecté et que des élections libres soient organisées rapidement pour  former un nouveau gouvernement.

Les groupes d’aide à la démocratie et autres organisations non gouvernementales devraient également participer au processus de transition. Les groupes internationaux de contrôle devraient pouvoir surveiller la période transitoire et les élections qui conduiront à la formation du nouveau gouvernement librement et sans restrictions. L’opposition politique encore trop jeune en Tunisie devrait bénéficier de l’aide et des conseils qui lui seront nécessaires pour remplir le nouvel espace politique qui s’offre à elle. Il faudrait enfin encourager et développer la société civile tunisienne pour garantir la poursuite des réformes démocratiques et des mesures de contrôle du pouvoir politique.